ABHERVE
Le druide
L'année
suivante, au mois de Juillet 1899, Vallée se rendit au Pays
de galles afin d'assister à l'Eisteddfod (fête
nationale galloise) ainsi qu'au Gorsedd des Bardes qui se
déroulaient à Cardiff. Une forte
délégation de personnalités avait
également fait le déplacement. Parmi elles se
trouvaient Anatole Le Braz, Charles Le Goffic, le compositeur
Bourgault-Ducoudray, Yves Riou, maire de Guingamp, le marquis de
l'Estourbeillon, Francios Jaffrennou, etc. C'est
là-bas, au cours du Gorsedd des Bardes, que
Vallée fut intronisé sous le nom bardique
d'Abhervé. Le lendemain, avec quelques autres, il fut
invité, pour une semaine environ, à Llanover
Hall, au château de lady Herbert, fille de Charlotte Herbert,
la traductrice des Mabinogion.
Quand fut crée le Gorsedd des Bardes de Bretagne,
à Guingamp, en 1900, il fut cette fois nommé
druide sous le même nom et, par la suite, il demeura
fidèle au Gorsedd, signant tous ses écrits
Abhervé jusqu'à la fin de sa vie.
Le grammairien et le lexicographe
L'influence de Vallée, sur le plan de la grammaire et du vocabulaire, est considérable. Tout journal qui, peu ou prou, traitait de la langue bretonne, comme les Annales de Bretagne ou Breiz Atao, reçut sa collaboration quelques soient les opinions souvent dissemblables, voire opposées, de ces publications. C'est dans le journal Le clocher breton, qu'il fit tout d'abord paraître, en 1902 une suite de Leçons élémentaires de grammaire bretonne avant de les publier , en 1909, sous la forme d'un recueil qui connut un grand succès et dix éditions successives. La première édition d'un autre ouvrage, intitulé La langue bretonne en quarante leçons, sortit également en 1909. En 1941, il était réédité pour la neuvième fois. Il serait intéressant de savoir combien de milliers de personnes ont cherché à apprendre le breton à l'aide de ce manuel se demande Fañch Elies. En 1907, avec l'aide de son ami de Saint-Brieuc Emile Ernault, il créa l'Union des écrivains de langue bretonne afin de grouper ceux-ci et de tenter de corriger et unifier leur façon d'écrire. A la suite de cela, en 1908, une nouvelle orthographe fut adoptée pour la Cornouaille, le Léon et le Trégor. Ce fut le K.L.T. En 1912 il suivit les dissidents de l'Union Régionaliste Bretonne qui avaient créé la Fédération Régionaliste de Bretagne sous la,présidence de l'artiste et poète Jos Parquer, et ce fut encore lui qui fut chargé des problèmes linguistiques.
Vallée était accablé, bien sûr par toutes ces charges, par ses écrits adressés à tous les journaux, etc. malgré cela, trouvant très insuffisant le dictionnaire de Le Gonidec, qu'il avait pourtant augmenté et édité par ses soins, il commença, sans perdre de temps, à rassembler la matière afin de mettre au point l'œuvre principale de sa vie, le Geriadur bras ar brezhoneg (grand dictionnaire du breton) qui, cependant, ne sortira des presses qu'en 1931 seulement. Deux autres noms seront inscrits à côté du sien sur la couverture, ceux de Meven Mordiern (René Le Roux) et Emile Ernault. Avec le premier, qui habitait à Pordic, près de Saint-Brieuc, Vallée écrivit Notennou diwar-benn ar Gelted koz ( Notes au sujet des Celtes anciens). Douze fascicules qui seront imprimés de 1911 à 1923 dans le but d'aider les écrivains à utiliser des mots nouveaux ou savants. Avec ces deux hommes, Meven Modiern et Ernault, il fit paraître, sous la signature X³, uun autre ouvrage Sketla Segobrani qui raconte la vie d'un guerrier celte de l'antiquité. par son vocabulaire moderne ce livre, inhabituel, eut une influence des plus importantes sur les jeunes écrivains. Cependant, c'est le Geriadur bras ar brezhoneg qui valut à Vallée d'être surnommé par tous Tad ar brezhoneg, c'est-à-dire Père de la langue bretonne.
Accablé de vieillesse et devenu complètement sourd Abhervé dut se résoudre à aller demeurer chez les sœurs de Saint-Laurent, un faubourg de Rennes, où il ne cessa d'améliorer encore son dictionnaire. Il resta une douzaine d'années à Saint-Laurent, rongé peu à peu par la vieillesse, avant de s'éteindre, le 3 juin 1949, âgé de 89 ans, regretté par l'ensemble du mouvement breton. Le frère Seité, qui le vit peu de temps avant sa mort, a raconté sa dernière entrevue avec le vieil homme : J'ai eu le bonheur de voir François Vallée quelques semaines avant sa mort (...) Ce n'est pas un malade agonisant que je trouvai là mais un joyeux vieillard à l'esprit très éveillé, toujours occupé par ses travaux bretons, bien qu'étant aveugle et très sourd. L'heure que je passai dans sa chambre et ses dernières paroles resteront profondément gravés dans mon esprit.
- Monsieur Vallée, dis-je tout en lui faisant mes adieux, ce fut pour moi un grand plaisir et un grand honneur de vous voir. Votre exemple sans égal de travailleur et de courageux militant sera une grande force pour nous... Et le vieillard coupa comme ceci : « Ne parlez pas de moi. Je n'ai rien fait. J'ai seulement cherché, avec quelques amis, Meven Modiern surtout, à faire quelque chose. » et je dis au revoir à ce grand homme humble sans savoir, cependant, que c'était le dernière fois en ce monde. [1]
Celui qui donna son nom au Centre Culturel Breton de Saint-Brieuc est enterré dans cette ville, au cimetière Saint-Michel, non loin de son grand ami Meven Modiern décédé six mois seulement avant lui.
L'homme
Les photographies et dessins représentant Abhervé donnent toujours l'image d'un vieillard à barbe blanche, toujours souffreteux, voûté sous le poids des ans. Ce serait une grande erreur de penser cela. Jamais le Père du breton ne fut un rat de bibliothèque. Il y a lieu d'être un peu étonné cependant lorsqu'on nous explique que ce petit homme chétif fut très porté sur la culture physique et les sports de son temps. Il participa à ce que l'on dit aux premières courses à bicyclette, et sur un «grand bi » par dessus le marché. Il tirait à l'arc dans son jardin, où même dans les champs autour de Saint-Halory, lorsqu'il allait voir son ami Meven Modiern, et ce n'est pas sans raison qu'il écrivit, en 1942, alors qu'il était déjà à Saint-Laurent, à côté de Rennes, un petit livre à propos du tir à l'arc intitulé Gwaregata, et un autre, peu après, traitant du combat au bâton, C'hoari ar vaz, car cela aussi il connaissait parfaitement.
Quel homme était en réalité François Vallée ? Fañch Elies, qui fréquenta sa maison pendant une dizaine d'année, écrit : «Je ne peux pas trouver pour lui une description plus précise que celle-ci : une âme d'enfant, il serait plus exact de dire une âme de saint voulant toujours éviter de vexer quiconque. Pacifiste s'il y en eut un sur la terre de Bretagne depuis l'époque des forbans sans vergogne que furent nos pères, bien que ceux-ci soient d'aussi bons chrétiens que le missionnaires qu'on envoyait de Rome afin de leur apprendre à célébrer la fête de Pâques à la date convenable (...) Vallée aussi était un bon chrétien bien que son évêque et son entourage le regardaient comme une sorte d'hérétique parce qu'il ne se sentait pas du tout français. Très aimable et bienveillant envers tous ceux qui s'occupaient du breton, prêt à voir le bon côté de chacun. Haine envers les adversaires de sa langue et de sa patrie ? je ne le crois pas. Il détournait d'eux ses regards et rien de plus. Il ne voulait pas lire Kipling parce que celui-ci avait fait de Kim, fils d'un Irlandais aux Indes, un espion au service de sa Majesté britannique. François Vallée était un pur Celte et rien de plus. Il était à son aise en Irlande, à son aise au Pays de Galles. De la France, aucun commentaire.»
Voilà l'homme qui fut choisi pour donner son nom au Centre Culturel Breton de Saint-Brieuc. Il était difficile de trouver mieux. Notre désir, en publiant cette plaquette est de mieux faire connaître un homme qui lutta jusqu'à sa mort pour que soit préservée et sauvée la langue de Bretagne, et aussi pour donner à notre jeunesse l'envie de marcher sur ses traces. Ce que nous faisons au Centre Abhervé depuis 37 ans.

[1]. Stivelloù Brec'hellean, n°15, juillet 1949, p. 11.